Deviant Dwelling*
Landscape in Transition, Emotional Compress, Cruising a Memory, Desire Path (Oscar) : Pauli m’a parlé des titres de ces œuvres avant même de me les montrer. Déjà, les mots posaient un voile, une première couche de perception, comme une clé tendue, mais aussi comme un filtre. Autant de fragments de langage qui me guidaient vers une attente, un terrain sensible, avant même que l’image ou l’objet ne se dévoile.
Ces titres fonctionnaient comme des seuils. Ils me faisaient entrer dans l’œuvre par l’imaginaire, par l’idée qu’ils convoquaient, et non par la matérialité brute. Je me suis demandé si Pauli ne cherchait pas justement à orienter notre mémoire avant la rencontre, comme s’il préparait une empreinte mentale qui viendrait se superposer à l’objet réel.
Et peut-être est-ce là une autre façon pour lui de travailler la distance : non pas seulement par la matière, le froid ou le dispositif, mais par les mots eux-mêmes. Pauli cherche à créer une opacité, à nous empêcher presque de voir les œuvres pleinement, comme si chaque objet, chaque
archive, chaque geste était filtré, suspendu entre révélation et retrait. Il ne s’agit pas d’une simple dissimulation : le regard circule, se déplace, devine, mais se heurte à la résistance de la matière et de la mémoire. Entre le corps de l’œuvre, le corps de l’archive et le corps du·de la visiteur·euse, se joue une tension silencieuse, faite de passages et de blocages, de proximité et de distance.
Deviant Dwelling ouvre alors un espace autre, un habitat où ces tensions prennent corps. Le paravent, les boîtes éclairées, les compresses, tout participe à une dramaturgie silencieuse. Certains objets fonctionnent comme des éléments transitionnels : ils rappellent l’intimité du quotidien — gestes de soin, habillage et déshabillage, passages et transformations — mais déplacés dans un contexte où fragilité et résistance se répondent. Et qui, dans un vocabulaire clinique, évoque la mémoire comme un corps à maintenir, à soigner, à contenir.
C’est dans ces entre-deux — conservation et perte, proximité et retrait, fragilité et endurance — que réside la force de l’œuvre de Pauli. Non pas une exposition frontale, mais une expérience subtile où chaque détail devient perceptible, et où le·la visiteur·euse devient partie prenante de cette mémoire suspendue.
Salomé Fau
*Terme emprunté aux auteures Katie Sutton et Birgit Lang dans leur article «An Ethics of Attentiveness: Photographic Portraits and Deviant Dwelling in German Queer and Trans Archives », 2022